Alain Ade

Catégorie: PRESSE

MOUSTAKI, MA LIBERTÉ

 

 GM

Georges Moustaki est mort. Les chanteurs ne tiennent pas de discours. Ils posent des notes au bas de nos vies blanches et c’est à nous de remplir les pages, parfois d’y trouver un sens. Avec lui, ce fut le sens de l’Orient passion. Peu de chanteurs refont le monde. Ceux qui l’ont scruté de près le rapiècent à peine, et c’est déjà beaucoup. Ils resserrent les mailles de nos accrocs, refont nos trames personnelles, qui sont rarement en quatre volumes.

Lorsque nous étions enfants, mes frères et moi avions des pieds de caoutchouc. Nous étions une fratrie où s’échangeait le bien commun sous l’horizon indépassable du sommet de notre colline, la bien nommée Côte de Velours : l’unique vélo pour quatre, les engueulades sur le chemin du collège, le portique et sa balançoire, les petites fiancées de la rue de la Marne aux baisers chewing-gums. Dans ce quartier dont le nom des rues exhalait la Grande Guerre, nos maisonnettes sentaient le contreplaqué, le pyrex, la toile cirée. Moustaki est arrivé là-dessus comme un vent solaire. Il a posé des babouches sur nos affreux carrelages et des nappes de lin sur nos tables en formica. Il y avait un jardin qu’on appelait la terre. Il brillait au soleil comme un fruit défendu. Il a déployé des continents sur nos pelouses, des lits de mousse sous les feuillées de nos rhubarbes et nous nous sommes pris à rêver, si loin, de cyprès et de vignes. Ensuite, seulement, nous avons pris le temps de vivre, d’être libres.

Tout est devenu possible, tout a été permis.  Il a suffi que trois ou quatre métèques déroulent sous nos pas hésitants le tapis de la solitude, cette douce habitude, les entrelacs de la carte du tendre, le poing levé des anarchistes, le regard fugace des passantes. Moustaki, le Juif d’Alexandrie, fut pour moi le premier. Brassens, le maçon bourru, le ciseleur de textes, le suivit de près, puis il y eut Ferré, le rital lyrique, leur père en indignation.

Avec mon ami Thierry G., nous écoutions Moustaki en boucle les jeudis après-midi, chœur transi, doigts gourds sur nos guitares jalouses, dans la maison des parents de Thierry, à Mont-Saint-Aignan. Il tomba comme une pluie de jasmin sur nos quatorze ans. Il amenait dans ses mélodies lentes un tangage de Méditerranée, un roulis de figues, le sourire des filles du soleil, les corsages de Corfou, mais aussi une tristesse de la mémoire qui allait bientôt nous servir de viatique romantique. Juste une croix qui déchire le vent, mes souvenirs sont les seuls survivants. Il semblait ne sortir de nulle part, émerger du sirocco, naître de terres arides. Ses mélodies se jouaient en clé d’utopie.

Nous ne savions alors presque rien de la période rive gauche — Piaf et Milord — de ce Giuseppe Mustacchi qui avait, dix ans plus tôt et encore imberbe, soufflé ses chansons aux grandes voix de l’époque, Montand, Reggiani, Barbara, sans intention de les chanter lui-même. Entre temps, Yussef/Giuseppe/Joseph était devenu Georges, en hommage au sétois, et s’était décidé à faire entendre lui-même sa voix de houle. Il nous arriva directement de cette deuxième vie, glissant grisant sur l’arc-en-ciel de sa liberté jusqu’à l’île Saint-Louis, cheveux poivre et sel et barbe de voyageur encadrant un sourire trempé dans le miel. Cette liberté, il l’appelait perle rare. Son écrin était la conscience de vivre, son collier, la fraternité universelle, son prix, le temps qu’il fallait pour l’atteindre. La guitare avait remplacé le piano, et ce fut plus facile pour Thierry et moi de l’imiter, démangés que nous étions de presser nos six cordes pour en extraire l’ersatz de notre admiration.

Nous écrivîmes une dizaine de chansons. J’ai encore en tête certaines mélodies, et j’ai conservé les textes. Elles calquaient avec une déférence maladroite les Rois serviles, Sarah, Le Temps de vivre. Elles puisaient aux mêmes sources du désir, du désert, des îles, des illusions, de la paresse, du rhum, de l’eau, des hommes, des opprimés. Avec lui, les distances n’étaient plus un souci. Les frontières paraissaient une bizarrerie du monde ancien. La Méditerranée, océan universel, roulait sa vague tiède entre l’Égypte, le Brésil, les Antilles, le Mexique, la Grèce. Au dessus, un soleil éternel chauffait les terres inconnues où les filles les moins sages vivent sur le rivage, à moitié nues. Des voiles de felouques flottaient au vent du large, noires et blanches exilées d’une portée sans sol. Des filles déhanchées hantaient l’horizon de leur voix douces, rondes d’une partition caressante, sirènes d’Ulysse ayant réussi leur coup. Avec ses rythmes lents, il esquissait des airs de repos, tressant des hamacs pour les siestes des siestes sur l’autoroute d’un monde obnubilé par la compétition, la vitesse, la propriété. Il nous fit comprendre que chacun est son propre maître et son propre dieu, qu’il n’y a pas à chercher ailleurs, sauf à vouloir s’aliéner.

Son verbe avait la simplicité des messages murmurés dans cette exaltation douce que l’on nomme parfois révolution permanente et que l’on a, plus que jamais, envie de suivre jusqu’au bout. Georges Moustaki est mort, la Méditerranée est à l’étal et je suis orphelin de mer.

Digression parue dans Politis le 29 mai 2013

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BUYLE BRILLE EN BREEM

CommPolitis BBB scane plus de trois millions cent mille téléspectateurs, s’il faut en croire Médiamétrie, j’ai regardé sur France 3 mardi 29 janvier Crime d’État, le téléfilm de Pierre Aknine consacré à l’affaire Boulin. Nous sommes en 1979. À ma gauche (si j’ose dire), Robert Boulin, cacique RPR un tantinet mou du genou, sorte d’honnête homme aussi éloigné des magouilles politiques que Rocco Siffredi de l’abstinence sexuelle, présentement ministre du Travail dans le gouvernement Barre et pressenti par Giscard pour occuper le poste de Premier ministre après sa réélection inéluctable de mai 1981. En réalité, ce que VG veut, c’est barrer la route de l’Élysée au jeune loup Chirac, dont les dents rayent la croûte terrestre. À ma droite (on ne peut plus à droite, d’ailleurs), la bande du fameux Chirac, bien décidée, elle, à rappeler les règles du jeu (« Plus c’est gros, plus ça passe ») à l’honnête et naïf Boulin, lequel tempête contre ces méthodes en menaçant de révéler les dessous pas très affriolants mais très françafricains du financement du RPR.

Comment briser l’audacieux ? En faisant monter en mayonnaise médiatique une malheureuse affaire de terrain à Ramatuelle acheté par le ministre à un sympathique agent immobilier, qui a bêtement oublié de prévenir qu’il a déjà vendu ces deux hectares à un premier pigeon (1). Quand je dis «bande à Chirac», je ne me contente pas d’un effet facile. S’y trouvent déjà le délicieux Charles Pasqua, forgeant là sa fameuse devise « l’affaire est dans le sac », ainsi que le charmant Jacques Foccart, monsieur « main basse sur le fric », pour paraphraser Jean Ziegler.

Le chantage à l’honneur du vertueux ministre n’ayant pas, semble-t-il, les résultats espérés, quelqu’un, en haut lieu, décide d’en finir avec cette affaire compliquée en poussant Robert Boulin au suicide par noyade appuyée des deux mains dans le dos et dans soixante centimètres de flotte. Cette version tient quelques semaines, le temps de ne pas révéler que les chaussures du prétendu désespéré ne présentent aucune trace de la boue qu’elles auraient dû fouler sur le bord de l’étang ou que son visage avenant est dorénavant doté de deux fractures consécutives à sa chute dans cette eau décidemment inamicale. À partir de là, deux écoles s’affrontent. Suicide ? Assassinat ? Meurtre ? Autolyse ? Crime? Barbouzes ? SAC ? Tu parles, Charles ? Foccart, faux derche ? Boulin, boulet ? C’est parti pour trente ans.

S’agissant de personnages réels et publics, et c’est là où je voulais en venir, une fois admis que la version présentée plaide pour l’élimination pure et simple du héros, qu’elle y réussit fort bien et qu’il n’est pas de mon ressort de la contester, une des curiosités de ce téléfilm résidait dans le menu plaisir qu’il y avait pour le spectateur à comparer chaque acteur à son modèle dans la vraie vie.

Je sais que l’on m’opposera immédiatement l’infantilisme de cette cinéphilie de bastringue et que l’on me rappellera avec une componction deleuzo-daneyesque que Michel Bouquet n’avait pas besoin de « ressembler » à François Mitterrand pour « être » François Mitterrand dans le film de Guédiguian. Je suis entièrement d’accord. Aussi faut-il n’y voir qu’un simple jeu venant en annexe des appréciations positives ou négatives que l’on peut avoir sur un film. Certaines ont des stylos rouges mentaux, moi j’ai du papier calque cérébral.

Pour ce qui est de Robert Boulin, je passe sur le choix de François Berléand, acteur parfois bancal mais ici bankable, qui a la délicatesse de se mettre plutôt vite et bien dans la peau du personnage, et pour le coup sans doute moins dans l’imitation que dans l’incarnation intelligemment stéréotypée (bien que je regrette qu’une attention particulière n’ait pas été portée à sa coiffure). Le Chaban-Delmas (Grégoire Oestermann) m’a paru judicieux, même si en léger déficit d’énergie, le Pasqua (Stéphane Jobert) également, bien que l’acteur n’ait fait aucun effort sur la voix, principal outil de la roublardise chez le vrai.

Si je chipote sur les petites faiblesses, voulues ou négligées, de ces personnages, c’est qu’il y a, a contrario, à la fin du film, venant tout à coup crever l’écran comme une perforation de synchro, une extraordinaire Évelyne Buyle en Danièle Breem. Un petit moment de grâce, une substitution parfaite et pourtant sans ostentation. Elle surgit de la mémoire télévisuelle sur les marches du palais de justice, après l’annonce du suicide, et se prolonge en direct au journal de 13 heures d’Antenne 2. Tout y est : la coiffure choucroute, les lunettes Saint Laurent, le chemisier pelle à tarte, le léger balancement de la tête, le ton affirmatif à peine infirmé par une émotion due à la gravité de la nouvelle, le va-et-vient millimétré du regard entre la caméra, le faux Patrick Lecocq et les feuillets dactylographiés posés sur le pupitre, l’enchaînement saccadé des portions de phrase, la petite brisure de la voix caractéristique de la journaliste, et jusqu’à l’infinitésimal instant de panique, à la fin du plateau, dans l’angoisse d’un « blanc » qui parviendrait à se glisser entre elle et le sujet suivant.

Et tout cela, alors que le visage de l’actrice continue de se dessiner derrière celui du personnage. Car il ne s’agit pas, et Évelyne Buyle l’a compris, de pure ressemblance dans cette affaire, mais d’une personnification, d’une appropriation de l’autre, d’un accaparement transitoire de son « âme », un peu comme des jumeaux presque parfaits sèment le trouble tout en maintenant pour chacun d’infimes signes de ses propres traits et de sa propre personnalité. Évelyne Breem-Danièle Buyle, quelle belle madeleine pour un vieil enfant de la télé !

(1) C’est une époque où le biotope du pigeon provençal s’apprécie en hectares, chapeau l’oiseau !

Digression parue dans Politis le 21 février 2013

La rentrée des cloches

Si d’emblée ce titre vous intrigue, vous agace ou vous amuse — ce pour quoi il est fait, ne soyons pas hypocrites — sachez qu’il n’exprime pas un jugement hâtif à propos des élèves et de leurs professeurs (en dépit du fait qu’un certain nombre d’entre eux devraient cesser de penser à l’empreinte du string de Vanessa sur le bord de la piscine du camping) mais qu’il fait référence à l’un de ces micro-événements dont la portée échappera toujours à la sagacité d’un Bernard Guetta, commentateur d’actualités, quand ce n’est pas à celle d’un David Guetta, faiseur d’actualité (à un point tel que, pour la nourrir, cette actualité, le célèbre diji vient de réépouser sa femme. Je suis d’ailleurs comme vous, j’ignore comment il a réussi à lui passer l’anneau à l’annulaire sans le faire choir, agité comme ils sont tous les deux des soubresauts permanents typiques d’Ibiza). Non, c’est beaucoup plus grave. Figurez-vous que le collège, celui qui se trouve juste en bas de chez moi, a profité de la trêve estivale pour changer de sonnerie !

Je ne doute pas, à ce stade, que les bras vous en tombent, comme l’on dit aux jeux paralympiques. Mais avant de résilier votre abonnement ou d’envoyer des lettres d’insultes au rédacteur en chef, laissez-moi me justifier. Je ne dénie pas au proviseur le droit de changer la sonnerie de son établissement comme bon lui semble, l’enseignement est un sacerdoce qui justifie quelques loisirs récréatifs, non, ce que je lui reproche, c’est d’avoir sciemment choisi, à la place de l’insipide, monotone et mononote sonnerie précédente — tellement insipide qu’elle avait réussi à se fondre dans le paysage sonore du XIXe arrondissement — une stridente et ostentatoire mélodie de cloches ! Enfin, mélodie… j’ose à peine utiliser ce substantif flatteur. Il s’agit plutôt d’une suite vrillée de trois ou quatre croches et rondes criardes, obèses, métalliques, la dernière s’étirant en un interminable beuglement répétitif, plus missile sol-sol que berceuse do-do. Des notes qui en font des tonnes. Bien que mon ignorance crasse du solfège et ma propension à l’harmonie en musique m’empêchent de les identifier, je suis quasiment certain qu’elles ne figurent dans aucune des gammes, chromatiques ou non, utilisées sur la planète Terre. Peut-être ont-elles été rachetées à la Nasa après qu’on les a trouvées fin août au fond d’une armoire oubliée appartenant à Neil Armstrong. J’en suis presque à me demander si ce n’est pas Alain Carillon le véritable ministre de l’Éducation nationale.

Chaque fois qu’elles surviennent, déchirant l’espace de leur plainte lugubre et péremptoire, c’est à dire à chaque début et fin de journée, à chaque début et fin de récréation, à chaque début et fin de cantine, à chaque début et fin de visite du maréchal… pardon, du caporal Peillon, je réfrène l’envie de plonger sous mon bureau, sinon de dévaler l’escalier quatre à quatre jusqu’à la cave, saisi que je suis par la peur de voir apparaître dans le ciel paisible de mon Est parisien une escadrille de chasseurs ennemis. Car, et c’est le moins qu’on puisse ouïr, il ne s’agit vraiment pas d’un résonnement provenant de la fusion entre un marteau délicat et une ténébreuse coque de fonte, comme savent en obtenir les fondeurs de Villedieu les Poêles, par exemple — les fameux rois du Bourdon —, mais d’une vulgaire stridence née de la rencontre virtuelle entre une carte-mère et un haut-parleur de père. Une bâtardise numérique. Une bêtise du genre : « Tu seras un Ohm, mon fil ! » Je sais que le goût en matière de musique est une donnée subjective, acquise, culturelle, je défie cependant quiconque de trouver la moindre grâce à ce jingle assourdissant, qui bêle plus qu’il n’emballe et fout les boules plus qu’il n’ébroue les foules.

Il est une autre question que je me pose : que vient donc faire dans un collège de l’enseignement public, temple de la neutralité républicaine, une mélodie que l’on imagine plus volontiers s’évadant du clocher d’une église, même si c’est pour se fuir elle-même ? Pour les avoir entendues battre leur rappel toute ma sainte enfance, je connais un peu le son des cloches chrétiennes, aussi y a-t-il  peu de risques que je les confonde avec leurs cousines des beffrois communaux. La perspective que la frontière entre clocher et beffroi devienne poreuse me remplit d’effroi. Il y a vraiment quelque chose qui cloche.

Il eut été pourtant facile de choisir moins braillard et moins glaçant dans l’inépuisable catalogue des sonneries virtuelles. Vous et moi sommes sommés chaque jour, sur nos portables, dans nos magazines, via nos écrans de changer nos Quatre Saisons en ronflements de Porsche Cayenne, nos riffs de Bon Jovi en arpèges de Jeux interdits, nos génériques de l’ORTF en chants de gentilles baleines, etc. Il existe des milliards de propositions, tous les sons humains, animaliers, sous-marins, ont été enregistrés. La nature est une vaste sonothèque, l’activité humaine itou, probablement plus pléthorique encore. Alors pourquoi ces cloches, assommantes au sens propre ?

Je n’ai pas la réponse. Je n’ai que mes oreilles pour trembler. Mais s’il s’agit de mettre du religieux dans le profane des écoles, alors, collège pour collège, pensons au silence de cathédrale que devait provoquer l’arrivée de Georges Duby à son cours au Collège de France ou aux murmures de béatitude que pouvait générer Pierre Bourdieu à la sortie du sien. Ces profs-là et leurs élèves, on ne les prenait pas pour des pantins, on savait ménager leurs tympans.

Digression parue dans Politis le 13 septembre 2012