1977. J’ai en projet de partir en Italie avec Luc, un ami, qui a lui-même un ami travaillant au Club Med d’Otrante. Madame L., avec qui je travaille au tribunal pour enfants de Rouen, me propose ce coupé Duesenberg pour nous y rendre. Nous y sommes allés mais en train, après un court séjour à Rome, nous avons mangé au buffet du club, sans payer, et avons dormi sur la plage.
J’ai passé quatre années à travailler avec madame L. Nous avons ri comme des gamins, inventé des jeux de mots improbables, déblatéré discrètement sur d’étranges collègues comme ce vieux greffier sympathique, qui, en fin de carrière, s’était mis à piquer dans la caisse, à la manière d’un personnage de Simenon ou d’Emmanuel Bove. Elle m’apportait de gigantesques entrecôtes que lui donnait son frère, boucher sur les marchés. Elle était comme une grand-mère indigne, persifleuse et bienveillante. Je ne l’oublierai jamais.
Ma marraine, toujours. Je n’ai pas une idée très précise de l’année. Si j’essaie de creuser l’affaire, voilà les éléments dont je dispose :
1/ On peut remarquer en haut et en bas de la carte deux trous correspondant à une fixation de celle-ci au moyen de punaises, sans doute sur le mur de la chambre que je partageais avec mon petit frère. La punaise ayant été inventée par Edwin Moore en 1900 et étant toujours en service,
nous sommes donc entre 1900 et 2015.
2/ Ma marraine m’écrit qu’elle espère que j’ai passé une bonne fête du 14 juillet. Il n’y a guère que durant mon enfance que j’ai pu assister, béat, aux cérémonies du 14 juillet. Après je suis resté dans mon lit douillet. Que faisions-nous de si remarquable à cette occasion ?
3/ La lionne et son petit peuvent être interprétés comme une allusion à mon signe du zodiaque (je suis né un 3 août). Ma marraine me croit donc capable de lire mon horoscope dans Paris-Normandie. Je suis entré à l’école primaire au plus tôt en 1958. Je compte trois ans pour maîtriser la lecture,
nous ne sommes donc pas avant 1961.
4/ À cette époque, la saint Alain tombait le 16 juillet. En 1965, sans me prévenir, Vatican II repousse cette chute au 9 septembre.
Nous sommes donc entre 1961 et 1964.
Ces maigres éléments m’amènent à penser que nous sommes à la mi-juillet entre l’année 1961 et l’année 1964. J’ai donc entre six et neuf ans.
Bravo à ceux qui l’ont deviné d’instinct !
Et double bravo à ceux qui ont compris que l’impact de balle de la tarte postale n° 18 était aussi un trou de punaise !
1964 – Ma marraine est en Suisse. Tiens, tiens…
D’ailleurs, si l’on décrypte minutieusement cette image,
on trouve cinq lettres cachées dont le sens résonne drôlement,
au jour d’aujourd’hui.
H – comme Horizon (au fond, partout)
S – comme Silence (des grands espaces)
B – comme Biquette (en bas, à droite)
C – comme Cornes (sur la tête des vaches)
H, S, B, C ? Mon compte est bon !
Cette image d’un pêcheur dans un torrent de Murol, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Richard Brautigan, ne peut se dissocier de sa correspondance. Elle est en effet signée de Jean-Luc A., mon grand ami d’enfance et d’adolescence. Elle m’a été envoyée à Vals les Bains, en Ardèche, ville où nous avons passé les vacances de l’été 1971. J’avais quinze ans. Rêvant déjà de théâtre, en cette année qui devait précéder mon admission au Conservatoire, je m’imaginais quelques années plus tard remontant Hair, la fameuse comédie musicale qui cartonnait depuis deux ans au théâtre de la Porte-Saint-Martin, que je n’avais pas vue, bien entendu, mais dont les thèmes — les hippies, la révolution sexuelle — et la musique – Let the Sunshine — me plongeaient dans un désir éperdu de liberté. Je n’ai jamais remonté Hair et c’est le cœur un peu serré que je relis ce court clin d’œil de Jean-Luc, à la fois drôle et prémonitoire : « Là où mes illusions furent des truites ! »
Encore des gamins en costume folklorique ! me direz-vous. C’est que, dans ma famille, l’exotisme régional a eu longtemps, de toute évidence, un charme puissant. Je ne me souvenais pas que c’était à ce point. Ce 3 juillet 1963, ma marraine, Henriette, et sa sœur, Germaine, sont en Bretagne. Les costumes sont de Fouesnant et Bénodet (Finistère). Les décors ne sont pas de Roger Hart…
Je vais avoir 8 ans. Cette carte n’est ni affranchie ni oblitérée, bien que l’adresse ait été écrite dans le cadre de droite. J’imagine qu’au dernier moment,
ma marraine a préféré acheter une enveloppe.
Maintenant, si vous zoomez sur la photo, vous découvrirez, au-dessus de la tête du petit garçon, quelque chose qui ressemble… à un impact de balle !
So strange !
Enfant, j’avais assisté avec mes frères et mes parents — je crois que c’était à Issoire — à un spectacle de danse folklorique donné sur une scène dressée dans la rue. J’avais été fasciné. Je crois me souvenir qu’une des danseuses m’avait tapé dans l’œil. J’y repense en regardant cette tarte postale. Laquelle date de 1986, se rapporte évidemment à la Provence et est envoyée par Tony (qui signe « Tonneau », sans doute dans un réflexe d’autodérision relatif à ses problèmes de poids) et sent réellement la lavande si on la fixe assez longtemps. Issoire, c’est l’Auvergne. Nous y passions de superbes vacances non loin du lac d’Aydat, dans un chalet de bois, au milieu des ifs et des pins.
J’y retournerai.
Lisons Arrière-cuisines (et après nous mangerons mieux) :
Quarante ans après l’avènement de la Nouvelle Cuisine, le paysage de la gastronomie française est aujourd’hui complètement bouleversé. Comment fonctionne-t-il ? Après avoir rencontré nombre de ses acteurs, Jean-Claude Renard invite à une promenade tantôt gourmande, tantôt ironique et drôle, dans un univers jaloux de ses secrets. À travers un récit trempé d’humeur, jalonné d’interventions (Alain Passard, Ghislaine Arabian, Yves Camdeborde, Gaël Orieux, etc.), ponctué de portraits de chefs (Arnaud Lallement, Jean-Marc Notelet, Jean Sulpice, etc.), d’évocations de lieux gourmands, d’histoires de mets, de décryptages de phénomènes médiatiques (Cyril Lignac, Top chef, etc.), il dévoile les grandes tendances de la gastronomie, ses vitrines, ses fleurons,
ses têtes d’affiche, ses agents, ses hommes de bonne volonté.
Ce livre d’enquête raconte l’économie d’un établissement en épluchant une addition et, plus largement, la marchandisation et la mondialisation du secteur, ses rapports troubles avec l’agroalimentaire, qui favorisent la multiplication des « restaurants » sans cuisiniers. Il dresse le tableau de la critique, détrônée par Internet, décrit par le menu la médiatisation à outrance et ses effets pervers.
Il rend compte, ainsi, d’une table à plusieurs vitesses. Sans mettre dans le même panier une poignée de chefs businessmen et des cuisiniers attachés à leurs fourneaux, refusant compromis et spectacularisation.
(Quatrième de couverture)
C’est écrit par Jean-Claude Renard (un ami) et édité par La Découverte